Il était une fois… l’emprise

il était une fois l'emprise psychologique

Je vous partage ce texte que j’ai écrit durant mon année de Master en Littérature Jeunesse, dans le cadre d’un atelier d’écriture où il nous était demandé de revisiter un conte traditionnel. J’ai choisi de m’inspirer de La Belle et la Bête, en inversant la dynamique : ici, l’héroïne ne fait pas face à un monstre qui se révèle être un homme, mais à un homme qui, peu à peu, dévoile sa monstruosité.

J’ai bien sûr laissé ma plume s’exprimer, mais j’ai surtout puisé dans mes connaissances de psychologue pour illustrer les mécanismes de l’emprise psychologique et la façon insidieuse dont elle s’installe.

J’espère que cette histoire vous touchera et vous amènera à réfléchir.

14 avril 2023

Besma ne vivait plus qu’au rythme des réunions sur Zoom depuis qu’elle avait débuté ce nouveau poste. Elle avait d’ailleurs bien du mal à rester concentrée devant son écran. Son fiancé, Mounir, n’était jamais loin, surtout depuis qu’il lui avait demandé sa main. Ils avaient fait le « halal« , mais devaient attendre l’année prochaine pour officialiser leur union avec une grande fête. Il avait quand même insisté pour qu’elle porte la bague. D’ailleurs, elle se demandait encore pourquoi il l’avait choisie, elle, et si elle méritait vraiment un homme comme lui. C’était bien la première fois qu’elle se sentait heureuse depuis le décès de sa mère il y a un an. Son père occupait seul la maison familiale, enfermé dans son chagrin. Elle ne pouvait s’empêcher de se sentir coupable de s’être éloignée de lui pour ses études et maintenant pour son travail. Mais tant que Mounir était là, tout irait bien, se rassurait-elle.

4 mai 2023

Elle avait enfin pris ses marques au travail et avait même réussi à se dégager une après-midi de libre. Besma attendait ce moment avec tant d’impatience qu’elle avait déjà choisi sa tenue : une jolie robe longue couleur moutarde avec un hijab noir. Mounir était là. Depuis quelques semaines, il s’était installé progressivement dans son appartement. D’ailleurs, Besma ne l’avait pas tout à fait remarqué, tant cela s’était fait en douceur, jusqu’à ce qu’il ne quitte plus du tout l’appartement.

C’était sûrement ainsi que les choses devaient se passer, s’était-elle dit, même si, au fond, elle aurait préféré attendre la fête. « Mais Besma, je suis ton mari, on est mariés devant Dieu », lui avait-il dit, la première fois qu’il avait voulu passer la nuit sur le canapé, trop fatigué pour rentrer.

— « Ma belle, viens que je te voie… Comme elle te va à ravir, cette robe. Mais… tu devrais peut-être éviter cette couleur. Ce n’est pas très flatteur, tu sais. »

— « Pas flatteur ? Moi, j’aime bien cette couleur. »

— « Je ne voudrais pas qu’on se moque de toi. »

— « Qu’on se moque de moi ? »

— « Crois-moi, je sais de quoi je parle. Tu ne peux pas comprendre, ma belle, on t’a toujours choyée. Le monde est cruel, crois-moi. »

Elle n’entendit pas les derniers mots qu’il avait prononcés, trop occupée à se demander ce qu’elle allait bien pouvoir mettre à la place. Puis, une autre pensée la traversa : pourquoi Mounir l’appelait-il toujours « ma belle » ?

Autrefois, ce surnom la faisait sourire. Aujourd’hui, il la dérangeait, sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Était-ce le « ma », qui lui donnait l’impression d’être une possession ? Ou bien le « belle », qui sonnait faux, trop souvent suivi de critiques qui, jour après jour, l’atteignaient un peu plus ? Elle murmura pour se rassurer : « Il me dit souvent que je suis trop sensible, que j’interprète tout mal… alors il a peut-être raison. »

15 juillet 2023

— « Tu pourrais dire à ton père de repasser une autre fois ? Aujourd’hui, je ne suis pas d’humeur. »

— « Mais c’est déjà la cinquième fois qu’on annule le dîner prévu avec lui… Il va finir par se poser des questions. »

Elle-même s’en posait des questions, mais elle n’osait pas les exprimer à voix haute, surtout depuis qu’ils avaient célébré leur mariage en bonne et due forme. Elle avait l’impression de ne plus reconnaître celui dont elle était tombée si éperdument amoureuse. Elle ne se reconnaissait même plus elle-même, à vrai dire. Aînée de sa famille, Besma avait toujours été cette fille sage et docile, qui ne parlait jamais sauf pour dire de belles choses. Elle aimait aider les autres, se sentir utile. On avait toujours valorisé sa gentillesse et son charme. Qu’elle soit jolie, ça, elle n’y croyait pas vraiment, mais être gentille… elle savait faire. Alors elle s’était efforcée de toujours coller à cette image. Quel malheur si elle devait décevoir son père, qui voyait en elle toutes ces qualités. Alors aujourd’hui, comment pouvait-elle faire autrement ? Comment avouer le mal qui la rongeait ? Et à qui ?

Cela faisait bien longtemps qu’elle s’était éloignée de ses frères et sœurs, de ses amies aussi. D’ailleurs, elle ne savait même plus pourquoi elle s’était isolée. Elle s’était réveillée un matin avec l’impression d’être seule au monde, impuissante.

Il ne lui restait que Mounir pour combler ce vide, même si, au fond, elle sentait qu’il en était aussi l’origine. Il était devenu son seul repère, son mari, son confident… et parfois, son bourreau.

15 août 2023

Il avait pourtant été si gentil avec elle… Du moins, dans ces souvenirs auxquels elle s’agrippait lorsque le doute l’envahissait. Mais ces derniers temps, Besma n’était plus sûre de rien au sujet de son mari. Il était un jour attachant, le lendemain glacial, un jour tendre, puis soudain effrayant… et chaque jour, un peu plus oppressant.

Besma se sentait prisonnière dans sa propre maison. Elle avait opté pour le silence et la discrétion, craignant le moindre faux pas qui pourrait déclencher la colère de son mari. Car lorsqu’il s’emportait, Mounir semblait se métamorphoser, comme possédé par une rage incontrôlable. Plus rien ne l’atteignait, plus rien ne l’apaisait.

Elle avait appris à repérer les signes avant-coureurs de ses tempêtes : son regard dur, la tension dans ses gestes, ce silence menaçant qui précédait l’orage. Elle savait exactement quand il risquait de basculer… mais elle ne voyait plus d’issue.

Lorsqu’il explosait, sa voix résonnait avec une violence qui brouillait tout autour d’elle. Dans ces moments-là, elle ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait aimé.

Elle avait beau le regarder, elle ne retrouvait plus en lui l’homme dont elle était tombée amoureuse. Elle ne savait plus qui il était… un homme ou un monstre.


PSychologue en ligne pour les femmes

Psychologue en ligne et indépendante. La psychologie? Elle représente une vocation, mais surtout une évidence depuis ma tendre enfance. Je travaille pour le compte de plusieurs associations d’aide aux victimes.

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