Warda et la résilience

Ce récit s’inspire de vécus cliniques. Le prénom et certains détails ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes concernées.

Dans la tête d’une psy, il y a parfois des mots qu’on ne dit pas en séance : des images, des métaphores, des impressions qui accompagnent silencieusement le travail thérapeutique. Warda est née de l’une d’elles.

Une jeune femme vient consulter pour la première fois, même si l’idée de franchir le pas mûrissait depuis longtemps dans sa tête. Cette patiente, appelons-la Warda, « rose ou fleur » en arabe.

Je l’accueille doucement, non sans remarquer la douleur silencieuse contenue dans ses grands yeux bruns. Son regard m’évoque celui de femmes qui n’ont pas seulement vécu, mais survécu. Ce n’est encore qu’une impression, quelque chose que je garde pour moi, sans prétendre connaître l’histoire qu’elle porte.

Je n’en parle pas tout de suite. Je la laisserai m’en parler quand elle sera prête.

Il y a déjà tant de choses dans cette première rencontre. Être là, face à une inconnue. Chercher les mots, se demander par où commencer, ce qu’il est possible de confier et ce que l’on préfère encore garder pour soi. Je ne lui demande pas de tout déposer. Nous allons prendre le temps.

Au fil de nos rencontres, elle me fait penser à un bourgeon de fleur qui aurait poussé malgré un sol hostile. Comme une tige tenace qui se serait frayé un chemin à travers l’asphalte, défiant les éléments et les pas lourds des passants qui l’ont effleurée, et parfois même écrasée.

Je comprends assez vite que, là où je vois de la beauté et du courage, elle ne perçoit que failles et fragilité. Elle se sent comme une cicatrice disgracieuse qu’elle voudrait cacher au regard du monde.

Cette image de la fleur, je ne cherche pas à la lui imposer. Je mesure la distance qui sépare ce que je perçois d’elle de ce qu’elle peut, pour l’instant, reconnaître en elle-même. Lui dire qu’elle est courageuse ne suffit pas à apaiser ce regard si dur qu’elle porte sur elle. Alors, je l’écoute. J’essaie de comprendre avec elle comment ce regard s’est construit, quelles paroles y résonnent encore, quelles expériences lui ont appris à douter de sa propre valeur.

À travers mon écran, je la regarde, proche et lointaine à la fois. Ici, dans ce lieu sûr que nous construisons séance après séance, elle s’autorise enfin à déposer ses épines. Elle s’étonne de pouvoir entrouvrir ses pétales, explorer son monde intérieur et laisser apparaître ce qu’elle retenait depuis trop longtemps.

Certains jours, les mots viennent plus facilement. D’autres, ils restent au bord des lèvres. Je m’efforce d’accueillir ce mouvement dans la psychothérapie, de laisser une place à ce qui peut se dire comme à ce qui demande encore du silence.

Peu à peu, je deviens l’humble témoin des moments où elle commence à comprendre que ce qui lui paraissait obscur et abîmé en elle porte l’ombre et la trace de tout ce qu’elle a subi. Que ces traces racontent quelque chose de son histoire, sans raconter tout ce qu’elle est.

Les blessures sont là. Mais, dans le regard qu’elle pose sur elle, un peu de douceur devient possible.

Mon métier m’a appris le patience : respecter le rythme de celles que j’accompagne, ne jamais hâter ce qui demande encore du temps pour éclore. Accepter aussi de ne pas savoir à quoi ressemblera la fleur lorsqu’elle se sentira suffisamment en sécurité pour s’ouvrir.

Je garde cette image de Warda, fragile et tenace à la fois. Je pense à tout ce qu’il lui a fallu traverser pour arriver jusqu’ici, et à cette place qu’elle commence doucement à s’accorder.

J’espère qu’un jour, en se regardant, elle pourra voir autre chose que la dureté du sol où elle a grandi.

Warda n’a pas besoin qu’on la presse de s’ouvrir. Seulement qu’on lui laisse enfin le temps et la sécurité pour le faire.


PSychologue en ligne pour les femmes

Psychologue en ligne et indépendante. La psychologie? Elle représente une vocation, mais surtout une évidence depuis ma tendre enfance. Je travaille pour le compte de plusieurs associations d’aide aux victimes.

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